Chers collègues, chers camarades, chers amis,
Combien de temps devrons-nous encore attendre avant que la politique salariale des entreprises réponde un tant soit peu au critère de la justice ?
Combien de temps devrons-nous encore attendre avant que les gains de productivité des entreprises bénéficient aussi dans une juste mesure aux employés ? A ceux qui triment ? A vous tous, travailleuses et travailleurs, qui êtes la force vive des entreprises ?
Combien de temps devrons-nous encore attendre avant que l’égalité des salaires entre les femmes et les hommes soit enfin une réalité ?
Combien de temps encore ? Ce n’est pas aux patrons de répondre à cette question et de nous dire : « Attendez encore un peu. » Chers camarades, c’est à vous, c’est à nous tous de répondre maintenant que nous ne sommes plus disposés à attendre : l’injustice, l’inégalité salariale et la cupidité des capitaines d’industrie ont assez duré.
Le temps est venu d’augmenter les salaires réels. Le temps est venu pour les femmes d’obtenir un salaire égal pour un travail égal.
Les travailleurs s’appauvrissent
Ce jeudi, la publication du très officiel Indice suisse des salaires 2005 (Lohnindex 2005) est venu rappeler quelle est la mauvaise pente qu’emprunte actuellement notre pays : le pouvoir d’achat des salariés a diminué l’an passé. Et dans certains secteurs, par exemple dans la construction ou l’industrie du papier, pour la deuxième année consécutive. Dans l’industrie des machines, dans la métallurgie, dans les transports, dans la branche postale et des télécommunications, mais aussi dans l’enseignement, la santé ou les activités sociales, cette diminution du pouvoir d’achat atteint parfois près de 1%. Ce n’est de loin pas rien, en particulier pour les salaires moyens et modestes.
Crûment dit, cela signifie que les travailleurs de ce pays s’appauvrissent. Qu’ils doivent désormais se priver de ce qu’ils pouvaient encore acheter hier. Renoncer à aller de temps en temps au cinéma ou au restaurant, résilier leur abonnement au journal régional. Troquer le rôti du dimanche par un plat de pâtes, peut-être. Bref, cela veut dire que les travailleurs doivent se serrer la ceinture.
L’observateur ingénu doit se dire que cette situation est le signe d’une récession, d’une économie en chute libre. Mais, vous le savez bien, la réalité est tout le contraire. Notre économie se porte de mieux en mieux, la croissance augmente au-delà des pronostics. Les entreprises annoncent l’une après l’autre des bénéfices record.
Qui sont les acteurs de cette croissance et de ces bénéfices ? Pour une grande partie, c’est vous tous, les travailleurs, les salariés. La croissance vous appartient. Mais qui en bénéficient réellement ? Pas vous, cela est sûr. Mais les actionnaires, les managers. En soi, qu’ils profitent de la croissance est normal. Mais ce qui n’est pas normal, ce qui est même scandaleux, c’est que les actionnaires et les managers fassent preuve de cette cupidité indécente avec laquelle ils s’approprient tout le bénéfice de la croissance sans rien laisser aux salariés.
Croissance kidnappée
Cette cupidité croissante est ni plus ni moins que le kidnapping par un petit nombre d’une croissance qui devrait profiter à l’ensemble de la population. Il suffit pour s’en convaincre de considérer l’écart toujours plus important qui existe entre le revenu moyen des membres de la direction des grandes entreprises et les salaires les plus bas de leurs employés. En une année, cet écart s’est encore creusé de 12% en moyenne. Dans ces entreprises, il faut aujourd’hui que les employés aux salaires les plus bas travaillent durant 59 ans pour toucher le salaire annuel d’un membre de la direction. En 2004, le même travailleur avait la « chance » de ne devoir travailler que 52 ans pour arriver au même résultat…
Et il ne s’agit pas là de deux ou trois exceptions, de deux ou trois banques ou multinationales. Car dans ces entreprises-là, il faudrait que la médecine fasse de sérieux progrès pour rallonger l’espérance de vie : l’employé le plus modeste de l’UBS, par exemple, aurait besoin de 550 années de travail pour gagner les 24 millions que Marcel Ospel touche chaque année. L’employé en bas de l’échelle des salaires chez Novartis aura plus de chance, puisqu’il ne devra trimer que 360 ans pour atteindre les 20 millions annuellement gagnés par Daniel Vasella.
Bien sûr, avec de tels salaires, Messieurs Ospel et Vasella peuvent bien secouer la tête face à ceux qui s’offusquent de tant d’indécence. Mais en vérité, où est la justice dans cette situation? Où est le bon sens ? Les statistiques disent que l’économie suisse se porte de nouveau bien ? Je dis qu’une économie qui fonctionne ainsi est malade. Et je suggère fermement qu’avec vous toutes et tous, nous administrions à cette économie malade de sa cupidité la thérapie qui s’impose. Une augmentation générale des salaires, voilà le premier traitement indispensable. Pour améliorer les conditions de vie des salariés, bien sûr, mais aussi parce que cela renforcera la consommation sur le marché intérieur et contribuera ainsi à renforcer la croissance. Ce combat pour le relèvement des salaires, les syndicats et les travailleurs le mèneront cette année avec acharnement lors des négociations salariales, dans tous les secteurs de l’économie privée, mais également auprès des employeurs publics.
L’inégalité salariale a assez duré
Mais notre économie exige plusieurs traitements complémentaires, car sa maladie est complexe. Une autre de ses formes réside dans la l’inégalité persistante des salaires entre les hommes et les femmes. Le droit à un salaire égal pour un travail de valeur égale a beau être inscrit dans notre constitution depuis 1981, les femmes continuent à percevoir un salaire inférieur de 20% à celui des hommes. Et il est encore plus désespérant de constater que l’entrée en vigueur d’une loi spécifique sur l’égalité hommes-femmes, il y a dix ans, n’a pratiquement pas fait évoluer la situation jusqu’à maintenant.
Et quelles sont les raisons de ces différences ? Des facteurs objectifs et avouables tels que le niveau de formation, l’activité et l’ancienneté n’expliquent au mieux que la moitié de l’écart. Pour l’autre moitié, la raison est en effet beaucoup moins avouable, car il s’agit tout simplement de discrimination à l’égard des femmes parce qu’elles sont des femmes.
La prochaine fois que vous irez faire vos achats, demandez-vous pourquoi la vendeuse - à formation, âge et ancienneté égaux gagne 14% de moins que son collègue masculin. Comme vous achèterez de quoi remplir votre frigo, demandez-vous aussi pourquoi l’industrie alimentaire, à travail et compétences égales, rétribue les femmes qui y travaillent 17% de moins que les hommes. Résultat général de cette situation : les femmes ont beau représenter 44% de la population active, elles ne touchent que 31% de la masse salariale globale.
A cela s’ajoute le fait que les entreprises semblent tout faire pour décourager les femmes, notamment en leur offrant largement moins de possibilités de promotion. Parallèlement, les perspectives d’augmentation de salaire sont beaucoup plus restreintes pour les femmes. Ainsi, le salaire maximal d’une femme dans sa carrière intervient en moyenne entre 30 et 39 ans, tandis que le salaire des hommes augmente jusqu’à la tranche d’âge de 50 à 59 ans. Autrement dit, l’inégalité salariale augmente avec l’âge.
Les études prédisent que notre économie est en passe de tourner de nouveau à plein régime. Le problème, c’est qu’elle ne tourne toujours pas rond. Pas plus d’ailleurs que les autorités politiques, qui font preuve d’une passivité coupable dans l’encouragement à la création de structures d’accueil de la petite enfance, ce qui entrave l’accès ou le retour des jeunes mères sur marché de l’emploi.
La discrimination dont fait preuve le monde économique et la passivité du monde politique est non seulement révoltante du point de vue de l’égalité. Elle est aussi un immense gâchis pour l’ensemble de l’économie, qui se prive ainsi massivement des compétences professionnelles toujours plus élevées des femmes.
Dans ce domaine aussi, des remèdes s’imposent. Parce qu’elles sont choquantes et injustes, parce qu’elles sont absurdes et contreproductives, les inégalités qui frappent les femmes doivent être combattues à tous les niveaux, lors des négociations salariales, par l’introduction de conventions collectives de travail dans des secteurs encore peu protégés employant un important personnel féminin, par des actions en justice lors qu’il le faut.
Remède de cheval pour Merz et Blocher
L’économie a besoin d’une thérapie sérieuse pour retrouver sa santé morale et le sens de la justice. Pour nos conseillers fédéraux Merz et Blocher, je préconise plutôt le remède de cheval pour les ramener à la raison dans le dossier Swisscom.
Merz et Blocher sont sourds : ils n’entendent pas que la majorité de la population ne souhaite pas que la Confédération brade Swisscom et le service public. Non, la population ne veut pas que Swisscom, pour de pures raisons d’idéologie néolibérale, soit vendue à une entreprise étrangère, ce qui arrivera immanquablement si la Confédération cède sa participation majoritaire dans l’opérateur. Non, la population ne veut pas que l’avenir de nos infrastructures de télécommunications soit décidé à Boston ou à Denver. Mais Merz et Blocher sont sourds.
Ils sont aussi aveugles. Contrairement à vous tous, contrairement à la majorité de la population, Merz et Blocher ne voient pas qu’une emprise étrangère sur Swisscom signifierait des coupes brutales dans les investissements, au profit de la pure rentabilité boursière de l’entreprise. La détérioration des télécommunications en Suisse serait fatale pour la population et l’économie, alors que nos télécommunications sont aujourd’hui parmi les meilleures du monde. Le coup serait aussi fatal aux régions périphériques et impliquerait de massives suppressions d’emplois. Tout cela, Merz et Blocher ne le voient pas, parce qu’ils sont aveugles.
A moins qu’ils ne comprennent tout simplement rien au domaine des télécommunications. Ce qui est bien possible, puisqu’ils ne semblent rien comprendre non plus aux chiffres. En voulant vendre Swisscom pour rembourser une partie de la dette de la Confédération, Merz et Blocher espèrent économiser chaque années 500 millions. Soit trois fois moins que ce que Swisscom verse chaque année à la Confédération. Si on possède une poule qui pond un œuf par jour, on ne la vend pas à son voisin contre la promesse de recevoir un œuf par semaine.
Mais Merz et Blocher n’entendent rien à ce simple bon sens. Car ce n’est pas le bien de la population qui les intéressent, ce n’est pas l’intérêt de nous tous qui les intéressent. Leur seule motivation, c’est de donner à une petite minorité la possibilité de kidnapper ce qui appartient à tout le monde. Que la population suisse, à travers la Confédération, puisse posséder une entreprise qui fait d’énormes bénéfices, et que ces bénéfices soient utilisés par la Confédération pour l’ensemble de la population, voilà qui doit empêcher Merz et Blocher de dormir la nuit.
Ils ont donc grand besoin de somnifères, car le réveil risque d’être brutal. Car s’il le faut, le référendum que nous lancerons contre la privatisation de Swisscom donnera à la population l’occasion d’administrer à Merz et Blocher une sérieuse douche froide.
La douche froide est un traitement cruel, je le reconnais. C’est pourquoi l’autre possibilité consiste plus simplement à profiter des élections fédérales de 2007 pour renvoyer Merz et Blocher du Conseil fédéral et ainsi leur permettre de faire la grasse matinée.
Christian Levrat, Fête du 1er Mai 2006 à Berne, Morat et Romont