Une nouvelle fois, le Syndicat de la Communication a su préserver les conditions de travail des employés de la Poste concernés par l’externalisation de CarPostal et de SecurePost notamment: la Poste a finalement accepter l’essentiel de nos revendications. Mais il a fallu, pour ramener le géant jaune sur la voie de la raison et de la responsabilité sociale, mener des actions de blocage sans précédent dans l’histoire de la Poste. Christian Levrat dresse le bilan de ce succès syndical.
Responsable et combatif : c’était le titre d’un éditorial de Comtexte, il y a bientôt dix-huit mois. Nous avions alors mené une lutte victorieuse aux côtés des employé-e-s d’Orange, et avions pu empêcher Swisscom de péjorer sa convention collective. Responsable et combatif : deux qualités, deux exigences. Notre combativité marque notre fidélité à nos idéaux dans la défense résolue de nos membres. Notre responsabilité nous engage à privilégier la négociation, elle nous donne le courage de conclure des accords nécessaires.
Les semaines écoulées ont été agitées. Et décisives pour l’évolution future des conditions de travail sur le marché postal. Les actions brutales, il faut l’avouer du Syndicat de la Communication auprès des centres colis de Daillens, Härkingen et Frauenfeld ont provoqué des réactions diverses, y compris parmi nos membres. De l’enthousiasme à l’opprobre, en passant par le ferme soutien d’une majorité. Aujourd’hui est venu le temps du bilan, en trois temps.
Des actions indispensables
La Poste a bel et bien tenté de contourner la convention collective de travail, de baisser les salaires à l’engagement dans l’immédiat et à terme les salaires nominaux de plusieurs milliers d’employés. Pire encore, elle l’a fait en appliquant un modèle reproductible à loisirs : à la transformation de CarPostal en SA, pourraient succéder celle de Postfinance, de Logistics, de Swiss Post International. Avec chaque fois les mêmes conséquences: une dégradation des conditions de travail. Elle a également tenté de profiter, par des externalisations ciblées, du dumping salarial systématique qui règne dans certaines branches, notamment dans le domaine des transports.
Dans le cas de CarPostal, en particulier, la péjoration des conditions de travail du personnel était particulièrement manifeste. De la proposition de la Poste, il ressort en effet que les chauffeurs peuvent espérer au mieux, en position terminale, 50000 francs de salaire annuel (47500 fr. à l’engagement, puis 5 fois 500 fr. au titre de l’ancienneté), contre environ 73000 fr. aujourd’hui. Soit un montant inférieur de 23000. Cela représente une perte de presque 2000 fr. par mois.
Certes, ces montants s’appliquent avant tout aux nouveaux engagements, et les syndicats ont obtenu une garantie ferme sur les salaires nominaux durant une période transitoire de deux ans pour le personnel actuel. Néanmoins, passé ce délai, il faut s’attendre à une baisse sérieuse des salaires nominaux pour l’ensemble du personnel. L’expérience de Postmail qui a baissé les salaires de plusieurs centaines d’employés et la volonté de la Poste de supprimer les garanties issues de la CCT 02 nous montrent que ce scénario doit être considéré comme pratiquement certain.
La direction de l’entreprise considère qu’elle est contrainte à ces manœuvres par un durcissement de la concurrence, et par des coûts excessifs. Les conditions de travail de ses concurrents seraient moindres, et le maintien de standards acceptables à la Poste risquerait d’entraîner la suppression d’emplois.
Le Syndicat de la Communication ne conteste pas formellement qu’ici et là certaines adaptations puissent être rendues nécessaires. Mais il ne peut accepter que la sous-enchère salariale devienne la pierre angulaire de la politique du personnel d’une entreprise telle que la Poste (ni d’aucune autre, d’ailleurs). Face à cette situation, nous avons d’abord tenté d’empêcher que la Poste crée des SA, sans que la nécessité économique en soit démontrée, dans le seul but de contourner la CCT ; nous avons ensuite proposé que la Poste applique la CCT cadre (quitte à en adapter certains détails) à toutes ses sociétés filles ; nous avons enfin exigé que les dispositions normatives de la CCT soient reprises dans les règlements internes à CarPostal et SecurePost. Six mois durant, nous avons fait face à un mur qui ne nous a renvoyé comme seul écho qu’un « non » aussi constant qu’inflexible.
Face à un mur, certains se résignent et font demi-tour. D’autres, dont nous sommes, tentent de le gravir. Pour y parvenir, nous n’avions plus d’autre issue que des actions directes. Dures certes, et nous avons longuement réfléchi à leurs conséquences pour les employés et pour les clients - avant de nous y résoudre. Aux postiers qui ont eu le courage de s’engager malgré les menaces qui pesaient sur eux, nous adressons donc des remerciements teintés d’émotion et, plus encore, d’une franche admiration.
Un signal politique inacceptable
Nous respectons la Poste. Et le mélange d’excellence, d’ambition et d’exigence que nous plaçons en elle se mesure à l’aune de ce respect. Nous ne pouvions voir cette entreprise pas comme les autres donner à ses branches d’activité et à l’économie en général le signal de la sous-enchère sociale et salariale. Pratiquer le dumping salarial, affaiblir les CCT jusqu’à les vider de leur substance humaine les employés sont des pratiques que nous ne pouvons accepter de la part d’une entreprise publique propriété de la Confédération. Economiquement et socialement irresponsable, un tel projet est de surcroît inacceptable politiquement. A l’heure où, dans le cadre des Bilatérales II, le Parlement entérine des mesures d’accompagnements visant précisément à prévenir tout dumping salarial externe, un signal interne, qui plus est venant d’une entreprise de service public, ferait courir à l’ensemble du monde du travail suisse le risque de voir s’enclencher une spirale de baisses des salaires.
Ce risque, nous voulons d’autant moins le courir que des alternatives existent. Des alternatives négociées et constructives, comme DPD l’a récemment prouvé en signant une CCT acceptable tant du point de vue du personnel que de celui des objectifs de rentabilité. Là, au termes de négociations certes longues et difficiles, une entreprise privée a reconnu sa responsabilité sociale, en dépit du refus de l’autre grand concurrent de la Poste sur le marché des colis, DHL, de faire naître une authentique CCT de branche. Un autre combat que nous mènerons résolument.
La voie de la raison
La détermination de ses employés et de leur syndicat et le soutien de larges couches de la population ont ramené la Poste sur la voie de la raison. Aujourd’hui, la victoire est évidente. Une victoire qui est celle des syndicats, mais plus encore celle des employés. Nos revendications, vos revendications ont été entendues et reprises presque intégralement par la Poste. Dans le cadre de l’externalisation de CarPostal et de SecurePost, les conditions d’engagement seront réglées sur la base de la CCT Poste actuelle. De même, la Poste s’engage à reprendre en substance les dispositions de la CCT dans les sociétés filles qu’elle pourrait créer à l’avenir. Quant au projet RePot, il ne sera procédé à aucun licenciement ni à aucun déplacement autre que volontaire. Chaque chauffeur pourra librement décider de poursuivre son activité, aux conditions de travail actuelles. C’est l’essentiel, et le cœur de notre responsabilité syndicale.
Ces solutions de compromis que la Poste accepte aujourd’hui sont les mêmes qu’elle a précédemment refusé par deux fois. C’est la preuve que nos actions, aussi douloureuses soient-elles, étaient nécessaires. Elles ont montré la détermination des employés, elles ont fait entendre leurs voix. Des voix de colère souvent, d’inquiétude parfois, d’incompréhension toujours.
Aux côtés des employés, le Syndicat de la Communication a fait face. Avec eux et pour eux, comme d’habitude, il a simplement fait son travail. En étant combatif, pour mieux être responsable.
Christian Levrat