Apprécié de ses camarades et des Romands en général (sixième au classement du Romand de l'année du « Matin dimanche »), Christian Levrat, président du Syndicat de la communication, évoque ses grands combats, La Poste et Swisscom. Pour lui, loin d'être un phénomène daté, le syndicalisme suisse est en plein renouveau. « N'en déplaise, dit-il, aux élites patronales formées à Saint-Gall !»
Contre les restructurations, vous avez mobilisé avec brio le personnel de La Poste, puis cette semaine, celui de Swisscom. Deux dossiers comparables ?
Deux combats assez différents. Le point commun réside dans l'attitude des deux directions, incapables d'entrer en matière sans que les syndicats aient au préalable montré les dents et roulé des muscles. C'est regrettable qu'une entreprise comme La Poste ose annoncer 8500 suppressions d'emploi sans consulter personne. Ou que Swisscom nous reçoive dans le seul cadre d'un exercice alibi.
Comprenez-vous que certains travailleurs du privé, licenciés eux du jour au lendemain, s'étonnent de la grogne des employés de Swisscom à qui l'on propose un an de salaire, et qui, logiquement, peuvent espérer trouver de l'embauche dans un secteur encore porteur ?
Je le comprends d'autant mieux que le plan social de Swisscom semble exemplaire, ce qui n'empêche pas l'entreprise de jouer un tour pendable à toute l'économie suisse. Il n'y a pas, il n'y a jamais de chômage doré. Le personnel que Swisscom rejette sur le marché des télécommunications occupera des emplois qui manqueront ensuite à d'autres travailleurs. Swisscom trahit donc grossièrement son rôle d'entreprise publique.
Qu'attendez-vous de « votre » conseiller fédéral, Moritz Leuenberger ?
Au moins a-t-il eu le courage, dans la crise de La Poste, de tirer le frein, même si c'est tardivement. Pour Swisscom, c'est typiquement un problème d'économie publique. C'est à Joseph Deiss de sortir du bois, de parler haut et fort, de dénoncer les licenciements abusifs !
Est-ce qu'un syndicaliste qui rêve de Grand Soir peut, dans certains cas, accepter des licenciements ?
Quand la situation est désespérée, oui. Et c'est pour cela que nous réclamons l'inscription dans la Constitution de l'obligation d'élaborer des plans sociaux. La première question que je pose à ceux qui licencient, c'est: « Apportez-moi la preuve que c'est nécessaire !» Dans le cas de Swisscom, les licenciements sont indéfendables. Quand on distribue l'an dernier 4,3 milliards à ses actionnaires, on n'a pas le droit d'avancer un argument conjoncturel ! Et pour ce qui est des problèmes structurels de l'entreprise, il existe des solutions pour préserver l'emploi, à commencer par le passage de 40 à 38 heures de travail hebdomadaire.
Juriste de formation, vous avez également une maîtrise en sciences politiques de l'Université anglaise de Leicester: qui sont donc vos maîtres à penser ?
Ni marxiste ni trotskiste. Je ne suis pas révolutionnaire et n'ai jamais cru au Grand Soir. Le syndicalisme, pour moi, c'est surtout l'amélioration du sort de mes concitoyens. Je suis un pragmatique avant tout. Mais, s'il me fallait désigner un modèle de référence, un cadre intellectuel, alors j'évoquerais celui de Camus.
Quelles sont les qualités indispensables au syndicaliste suisse du début du XXIe siècle ?
Tous ces managers formés à Saint-Gall au début des années 1990 parlent du syndicalisme comme d'un phénomène historique daté, ponctuel. Eh bien, ils devront apprendre que tel n'est pas le cas. Il va leur falloir composer avec des partenaires sociaux bien réels, offensifs. Pour moi, le syndicaliste moderne doit d'abord maîtriser les outils de la communication. Il n'y a pas de grandes victoires sans cet instrument. Pour le reste, il faut allier souplesse et obstination. Pas la peine de s'asseoir à une table de négociations si l'une ou l'autre fait défaut.
Pour beaucoup, vous êtes l'homme qui a fait plier La Poste. Ce pouvoir qu'on vous attribue ne risque-t-il pas de vous tourner la tête ?
Personnaliser le combat permet de gagner en efficacité. Les camarades le savent très bien. Aucun risque que j'attrape la grosse tête. Je ne suis pas dupe non plus des besoins médiatiques. J'ai fait encadrer un papier bien trop élogieux de « Facts » à mon sujet, pour mieux le ressortir le jour où, inévitablement, ils me mettront plus bas que terre. Vous savez, en politique, on passe très vite de sixième au classement du Romand de l'année (réd .: clin d'œil au classement du « Matin dimanche ») au statut de dernier imbécile venu.
Comment expliquez-vous la relative facilité des récentes mobilisations (construction, La Poste, Veillon, Swisscom )? Peut-on parler d'un renouveau du syndicalisme en Suisse ?
Oui, il y a un net renouveau du syndicalisme en Suisse. Les travailleurs ont compris que nos organisations seules pouvaient défendre efficacement leurs droits. Des droits qui se résument à deux mots: transparence et participation. A La Poste comme à Swisscom, les directions ont péché en ne respectant ni l'une ni l'autre. Pis, dans les deux entreprises, une partie des cadres en est restée à l'époque de la guerre froide contre les gens de gauche ...
La paix du travail, mythe ou réalité ?
La paix du travail, c'est important, mais ce n'est pas un veau d'or. Ça repose sur le respect d'un contrat social. Quand on renie sa signature trois semaines à peine après l'avoir donnée, comme dans la construction, il ne peut plus y avoir de paix du travail ...
Vos prochains combats ?
Le combat va continuer dans les centres de tri postaux. La Poste n'offre de remplir qu'une infime partie de ce que nous exigeons. Je suis donc pessimiste sur ce dossier. On va vers un durcissement cette année, mais la base est prévenue ... Jean-Noël Rey, à la tête de DPD, le concurrent de La Poste, doit aussi s'attendre à une rentrée sociale musclée, car sa politique de dumping salarial avec des mensualités inférieures de moitié ou de deux tiers fiche en l'air les conditions de travail dans tout le domaine de la logistique.
Certains politologues disent déjà: « Levrat ? L'homme providentiel d'un PS en panne de charisme !» Où et avec quelles ambitions allez-vous mener le combat des prochaines élections fédérales ?
Je suis à la disposition de mon parti. Et je n'exclus pas d'être candidat. L'essentiel étant que le PS soigne d'abord sa base ouvrière. On doit prendre de la distance avec les pseudogrands problèmes de salon. Mon objectif de campagne, c'est d'abord la vie quotidienne des gens, les salaires, les assurances sociales !
Gruérien, très enraciné dans votre canton, vous présiderez cette année la Constituante fribourgeoise. Un terrain d'entraînement en vue d'autres fonctions ?
La Constituante vaut par le processus politique qu'elle a entraîné et qui nous permet de réfléchir sur l'identité de notre canton, sur le bilinguisme, sur le problème du contrôle inefficace de la justice fribourgeoise. La Constituante a permis de réelles avancées, comme le salaire minimal, une première suisse, ou comme l'assurance maternité cantonale.
La Suisse ne cesse de durcir sa politique en matière d'asile: inévitable ?
L'autorité fédérale, sous prétexte de combattre Blocher, n'a fait finalement que son jeu. J'étais en première ligne quand, en 1997, à Zurich, en pleine campagne antiasile du Blick, une étude sérieuse démontrait qu'à peine 10% des requérants étaient convaincus de délits, souvent mineurs ... Mais le débat a explosé, est devenu impossible ... S'il y a des abus, qu'on donne aux policiers les moyens de les réprimer, mais qu'on cesse d'appliquer les recettes de l'UDC, qui ont largement prouvé leur inefficacité.
Gouverner ou s'opposer, tel est le débat du moment pour les élites du PS et de l'UDC. Les socialistes n'auraient-ils pas intérêt vos succès syndicaux en attestent à se positionner plus à gauche, voire à quitter le Conseil fédéral ?
Là encore, je suis pragmatique. La situation qu'on nous présente peut encore être utilisée à notre avantage, mais nos conseillers fédéraux (réd. socialistes) doivent faire preuve de davantage de détermination. Moritz Leuenberger notamment, qui est bien trop favorable aux privatisations.
Approuvez-vous le coup de gueule antiguerre en Irak de Micheline Calmy-Rey ?
Avec ce coup de griffe au moins a-t-elle donné enfin un peu de relief à notre politique étrangère !
Dans un petit pays endetté, vieillissant, a-t-on encore besoin d'une armée, d'un budget militaire aussi élevé que le nôtre ?
On n'a besoin ni de l'un ni de l'autre. J'ai adhéré au Groupe pour une Suisse sans armée, et je serai fidèle à cet engagement. Cela dit, cela ne m'empêche pas de noter des progrès avec les réformes Armée 95 et Armée XXI.
Jean-François Fournier, Le Matin, 19 janvier 2003