«La lutte syndicale doit conduire à l'amélioration du sort des gens. Tout le reste, ce sont des rêves de grand soir qui ne se réaliseront pas.» Christian Levrat, tout nouveau président du Syndicat de la communication, sait de quoi il parle. Ce socialiste fribourgeois de 32 ans a contraint La Poste, le 9 décembre dernier, à retirer son plan de réorganisation des centres de tri postaux. Une victoire sans bavure, qui prend source dans la colère des 8500 employés. Le géant jaune a mis un genou à terre, dégoûté et assommé par un mois de harcèlements orchestrés par Christian Levrat et son syndicat. Demain, la restructuration se fera en discussion entre partenaires sociaux. Fort de sa victoire, Levrat exige désormais l'arrêt du processus de libéralisation postale projeté par le Conseil fédéral.
Pour quelqu'un qui a débarqué un peu par hasard dans le monde syndical il y a deux ans, c'est un coup de maître. Le Fribourgeois travaillait jusque-là pour l'Organisation suisse d'aide aux réfugiés (OSAR). Mais il voulait «explorer d'autres horizons». Deux socialistes fribourgeois, Pierre Aeby, ancien conseiller aux Etats, et Jean-François Steiert, l'aiguillèrent vers un poste vacant de secrétaire central au Syndicat de la communication. Il postula et fut engagé. «C'est un concours de circonstances, mais je cherchais un travail dans un syndicat. Pour quelqu'un d'extérieur, j'ai été accueilli de manière extraordinaire», dit-il. Une confiance gagnée avec acharnement sur le terrain: entre janvier et mars de cette année, le syndicaliste a visité tous les centres de tri de Suisse pour y rencontrer les employés et y organiser des assemblées.
En privé, Christian Levrat n'est pas le personnage intimidant qui fait frémir le plus stoïque des porte-parole de La Poste au simple énoncé de son nom. Auprès de ses deux enfants, Marie et Chloé, de Martine, son épouse et de ses amis, le Gruérien est jovial, chaleureux et avenant. On pressent bien cependant, à son regard derrière de fines lunettes ovoïdes et à la profondeur de sa voix, la fermeté de convictions qu'il défend avec âpreté, avec un art oratoire un brin emphatique mais efficace. Il est un maître de la formule qui tue, un tacticien exercé aux échecs qui domine par son assurance. «Mieux vaut être dans son camp que dans celui de ses adversaires», avertit un militant socialiste.
Après sa formation de juriste, Christian Levrat avait quitté la Suisse pendant deux ans pour obtenir une maîtrise en sciences politiques à l'Université de Leicester. «Une expérience fantastique qui m'a apporté une nouvelle ouverture sur le monde», dit-il. A son retour, il travailla pour Caritas, puis pour l'OSAR de 1997 à 2000, comme responsable du service juridique et porte-parole. Bien que désireux de «sortir la politique d'asile de l'ornière dans laquelle elle était coincée», il ne militait toujours pas dans un parti. En l'an 2000 pourtant, année charnière, tandis qu'il devenait secrétaire central du Syndicat de la communication, il adhéra au Parti socialiste «avec la conviction que seul le débat public et l'argumentation peut rendre notre société plus égale et plus juste». Il fut élu à la Constituante fribourgeoise, qu'il présidera en 2003.
Son premier véritable combat politique, il le mena dans sa Gruyère natale en se lançant dans la course à la Préfecture et en affrontant trois autres candidats. Le socialiste ne put faire mieux que 16% des suffrages au soir du premier tour, le 11 novembre 2001. Un score décevant, même si la candidature de Jean-Bernard Repond (centre gauche) expliquait en grande partie ce résultat. «Christian Levrat est un homme capable, intègre et honnête. Ce fut en tout cas un adversaire loyal» affirma le démocrate-chrétien Yves Menoud, candidat malheureux dans la course au Château. Le compliment était de taille. Mais son appel à voter l'alternance au deuxième tour, c'est-à-dire pour le radical Maurice Ropraz, n'a pas été du goût de tout le monde. L'intervention a été déterminante: le radical a bénéficié des voix de la gauche pour s'imposer de justesse face au démocrate-chrétien. Ulcérés, certains camarades ne se sont pas gênés pour dénoncer la manœuvre du «vendu» à l'ennemi juré. Malgré ces critiques, cette campagne politique, très médiatisée à Fribourg, a été pour le Gruérien un tremplin. Avec ses coups de gueule dans le brouhaha de la Constituante, Christian Levrat s'impose comme l'une des figures montantes et désormais incontournables du Parti socialiste fribourgeois.
Sa victoire contre la direction de La Poste et sa capacité à convaincre Moritz Leuenberger «que le plan de restructuration n'était qu'un recueil de fables», lui donnent aujourd'hui une dimension nationale. Après la grève réussie dans le secteur du bâtiment, le rejet de la loi sur le marché de l'électricité (LME), Christian Levrat apporte sa contribution à la bonne récolte 2002 du syndicalisme et de la gauche.
Il a surtout su imposer une méthode de lutte située à mi-chemin entre le radicalisme et le conformisme. «Je suis prêt à militer pour la grève. Mais lorsqu'on m'offre une solution acceptable pour les employés, je sais saisir une opportunité», affirme-t-il. Son camarade de parti, Pierre-Yves Maillard, se réjouit de son action: «Alors que le Syndicat de la communication avait plutôt l'habitude de discipliner sa base et d'accompagner les réformes, l'arrivée de Levrat correspond à une nouvelle culture de lutte à La Poste. Ce syndicalisme s'appuie sur la révolte des employés pour obtenir des résultats. C'est du bon boulot, car il faut d'abord montrer patte blanche et se faire accepter», conclut le Vaudois.
Battiste Cesa, Le Temps, 30 novembre 2002