La Gruyère, 12.11.09
Le président du Parti socialiste suisse s’oppose à l’initiative anti minarets. Il juge qu’elle représente un danger pour la paix civile.
Une interdiction des minarets irait-elle à l’encontre de valeurs centrales de la Suisse comme la liberté religieuse?
Elle remettrait surtout en question la neutralité confessionnelle de l’Etat. Depuis 160 ans, on a trouvé un équilibre qui repose sur la liberté religieuse et la neutralité de l’Etat. Cela signifie d’une part l’autonomie des Eglises de s’organiser elle-même à l’interne et d’autre part le respect d’une certaine laïcité dans le débat public. Y renoncer serait un précédent dangereux. Si on intervient aujourd’hui à l’intérieur de l’islam, comment empêcher que demain, on intervienne à l’intérieur de l’Eglise catholique? Qu’on ait, par exemple, une initiative qui exige l’ordination des femmes, au nom de l’égalité des genres. Il faut être séparer assez strictement les églises et l’Etat. Dans l’intérêt des uns et des autres.
Peut-on traiter différemment les musulmans et les juifs ou les chrétiens?
Historiquement et culturellement bien sûr. Politiquement non. Face à certains débordements de l’islam, il faut être ferme, comme on a su résister par le passé face à ceux qui par exemple dans l’Eglise catholique refusait de reconnaître les droits humains, ou face aux sectes évangéliques auxquelles on est parfois confrontés dans l’Eglise réformée.
Cette question des minarets ne cache-t-elle pas un autre problème plus important: celui de la place de la religion dans notre société?
Il ne s’agit bien sûr pas de régler la question des minarets. Il y a le droit des constructions pour cela. Derrière les minarets, il est question de l’islam, du rapport entre l’Etat et l’Eglise ainsi que celui entre les musulmans de Suisse et la majorité chrétienne de notre pays. C’est un débat passionnant, mais la recette que les initiants proposent bafoue nos propres valeurs et menace la paix civile.
Etes-vous favorable à des traitements particuliers à l’école en raison de motifs religieux?
Non. Je pense que l’école est laïque. Pas forcément un laïcisme militant à la française, qui est une forme d’anticléricalisme. Mais l’institution scolaire doit rester neutre face aux religions et il convient d’être plutôt restrictif lorsqu’on accorde des exceptions de ce type-là . L’école doit éclairer l’apport des religions à notre culture, mais elle ne peut pas être un terrain de prosélytisme.
Au lieu d’interdire les minarets, ne faudrait-il pas plutôt faciliter l’intégration des musulmans?
Oui. Et paradoxalement, le débat sur cette initiative y contribue : elle amène les musulmans à faire des efforts supplémentaires pour expliquer ce qu’est leur foi. Elle permet de relever que 90% des musulmans sont issus des Balkans ou de Turquie. Quand ces personnes sont venues travailler en Suisse, personne ne s’est soucié de mener une vraie politique d’intégration. Ce n’est qu’avec la nouvelle loi sur les étrangers, qu’on a commencé à s’inquiéter de la manière dont on entendait vivre avec ces communautés sur notre territoire. Nous devons mener une politique qui pose des exigences claires aux immigrés. Qu’ils sachent à quoi ils s’engagent en s’installant ici. Mais qui leur donne les moyens d’y répondre avec des mesures d’appui notamment dans le domaine scolaire, social et culturel.
Que se passerait-il si l’initiative est acceptée?
Il faudra mener une vraie réflexion sur les relations entre l’Etat et l’Eglise: pas seulement l’islam, mais aussi les catholiques et les réformés. Parce que l’Etat aura quitté cette neutralité et cette réserve qu’il avait face aux Eglises. C’est pour cela que je parle d’un risque pour la paix civile et religieuse, parce qu’on remettrait en cause l’équilibre né de 1848.
Un oui ne risquerait-il pas de compliquer les relations déjà tendues que la Suisse entretient avec certains pays musulmans?
Je ne suis pas sûr que ça se joue à ce niveau-là . Comme je suis optimiste, je préfère considérer qu’un non donnerait un signal extraordinaire à l’ensemble des peuples musulmans. La population suisse affirmera qu’elle considère qu’un islam occidentalisé, conforme à nos valeurs fondamentales, peut occuper une place dans notre société et l’enrichir d’une culture millénaire.