Christian Levrat se lance dans la course
Christian Levrat se lance dans la course
Conseil des états • Le Gruérien brigue officiellement la succession d’Alain Berset à la Chambre des cantons. En cas d’élection, il estime pouvoir concilier son mandat de sénateur avec la présidence du Parti socialiste suisse.
Il était pressenti, il se lance: le conseiller national Christian Levrat, 41 ans, brigue la succession d’Alain Berset au Conseil des Etats. Sa candidature à l’élection du 11 mars doit être encore avalisée par le comité directeur du Parti socialiste fribourgeois (ce sera chose faite ce soir), puis par l’assemblée des délégués, mais elle ne fait pas un pli. En primeur pour «La Liberté», le président du PS suisse explique ses motivations.
Tout le monde s’attendait à votre candidature. Dans le fond, vous n’aviez pas le choix.
Christian Levrat: On a toujours le choix. Si je me lance dans cette campagne, c’est que j’en ai envie, et que je pense que l’intérêt du canton le requiert. On a à Fribourg depuis plusieurs décennies une formule gagnante, celle qui regroupe aux Etats un démocrate-chrétien et un socialiste. Avec Otto Piller (1979–1995), Pierre Aeby (1995–1999) et Alain Berset (2003–2011), le canton a eu une représentation forte à Berne. S’y oppose une formule perdante, durant la législature 1999–2003, avec un tandem PDC-PRD. C’est durant cette période que Fribourg a raté notamment le Tribunal administratif fédéral. Ces dernières années ont montré que l’attelage PDC-PS est plus efficace, plus équilibré, et qu’il permet au canton de marcher sur ses deux jambes.
Vaud et Genève ont deux conseillers aux Etats de gauche. Sautillent-ils sur une seule jambe?
Chaque canton est différent.
Le succès du tandem Berset - Schwaller n’était-il pas dû aux personnes plus qu’à leur appartenance politique?
En partie, bien sûr, et j’espère bien que le tandem Schwaller - Levrat fonctionnera aussi bien. Cela dit, si on observe les votes des Fribourgeois ces dernières années, il ressort que le canton a aussi une sensibilité de centre gauche. Prenons la loi sur le chômage acceptée à Fribourg mais rejetée dans le reste de la Suisse, ou la diminution des rentes du 2e pilier. Dans les deux cas, le PS s’est retrouvé seul face au camp bourgeois. Pourtant, les Fribourgeois l’ont suivi.
Marqué à gauche comme vous l’êtes, seriez-vous le meilleur avocat de Fribourg?
Oui. Quand il y a eu par le passé conflit entre l’intérêt du canton et les positions du parti, j’ai toujours fait le choix de l’intérêt cantonal. Deux exemples: en politique agricole, je me suis battu contre la diminution des subventions pour la transformation du lait en fromage, contre l’avis de mon parti. Et puis, j’ai réussi, sur la péréquation financière, à retourner le PS et à contribuer à sauver 133 millions de francs que reçoit annuellement le canton de Fribourg.
Tout de même, votre profil de tribun colle moins bien avec les Etats que celui d’Alain Berset.
Il faut faire attention aux caricatures. Tous les leaders politiques doivent savoir hausser le ton si nécessaire, mais aussi construire des majorités. C’est mon cas. Cela fait dix ans que je dirige de grandes organisations nationales, que ce soit le PS ou le Syndicat de la communication. Vous ne le faites pas simplement avec des qualités de tribun et des coups de gueule, mais avec la capacité de fédérer les énergies, de trouver des solutions équilibrées. Et je rappelle qu’à la Constituante fribourgeoise, c’est plutôt Alain Berset qui menait le combat comme chef du groupe socialiste pendant que je tentais, comme coprésident, de trouver des compromis entre les groupes politiques.
Au fait, pourquoi vous?
D’abord, le mandat aux Etats m’intéresse. Il me permettra comme généraliste d’intervenir dans une multitude de domaines. Et de poursuivre mon travail de parlementaire, en mettant un accent encore plus fort sur l’intérêt du canton. Et puis, le fait qu’Alain Berset a repris le Département fédéral de l’intérieur a joué un rôle dans ma réflexion.
En quoi?
Nous avons, au DFI, une chance historique de réformer nos assurances sociales, de montrer qu’une réforme de l’AVS ou du 2e pilier n’équivaut pas simplement à un démantèlement des solidarités existantes. Nous voulons améliorer les retraites. Rendre notre système de santé plus efficace, plus transparent, plus abordable. C’est une tâche difficile, de longue haleine, et un mandat aux Etats permettra d’accompagner Alain Berset dans la durée, sur plusieurs législatures.
Mais au fond, il n’y avait personne d’autre que vous au PS fribourgeois pour se porter candidat…
Pas du tout. Nous avons deux conseillers d’Etat, trois conseillers nationaux et une multitude de députés au Grand Conseil qui ont fait des résultats exceptionnels aux dernières élections. Mais le résultat personnel que j’ai réalisé en octobre aux élections fédérales a aussi joué un rôle dans la réflexion de mon parti.
Franchement dit, vous n’avez pas peur de vous ennuyer aux Etats?
Non, il y a un temps pour tout. Le National permet de belles envolées lyriques et des débats souvent très engagés, mais le Conseil des Etats offre une vision plus large.
Si vous êtes élu aux Etats, resterez-vous président du Parti socialiste suisse?
Christian Levrat: Probablement, durant quelques temps à tout le moins. Mais je ferai un bilan après quelques mois pour prendre une décision définitive. J’ai le sentiment qu’il est possible de concilier la présidence et la charge de sénateur. Je constate d’ailleurs que par le passé, tous les partis ont eu des présidents qui siégeaient aux Etats, la plupart avec succès.
La nouvelle conseillère aux Etats Karin Keller-Sutter ne briguera pas la présidence du Parti libéral-radical car elle estime que la défense d’un parti est incompatible avec celle des intérêts d’un canton. Que lui répondez-vous?
C’est faux! Prenez Urs Schwaller: comme chef du groupe parlementaire PDC, il défend son parti, et c’est pourtant un très bon conseiller aux Etats. Pour ma part, j’ai passé huit ans au National, et je connais son fonctionnement par cœur. Je possède donc un bagage qui, si je suis élu, me permettrait de piloter le parti depuis les Etats, certes de manière un peu différente. Je ne suis pas dans la position d’une Karin Keller-Sutter, qui débarque aux Etats et devrait faire son apprentissage de parlementaire en plus de reprendre la présidence du PLR.
Vous êtes engagé à 50% comme président du PS . La charge d’un sénateur (qui siège en général dans trois commissions) est évaluée à 70% au bas mot. Comment allez-vous faire?
Cela m’obligerait de fait à adapter un peu la manière dont je dirige le parti. Je peux un peu réduire ma présence médiatique, pour me concentrer sur des activités plus stratégiques. Après quatre ans où j’ai dû être très présent pour redonner de la visibilité et une certaine cohésion au PS, le moment était de toute manière venu pour moi de prendre un peu de recul. L’idée est en outre de m’appuyer sur des vice-présidents plus présents au National, plus attentifs aux débats qui s’y passent.
Ne serait-il pas plus sage de renoncer à la présidence?
Je ferai un bilan après quelques mois, en toute honnêteté. Pour ma part, j’ai l’impression que nous avons encore beaucoup de travail, notamment autour de la crise économique et financière, sur les questions de politique sociale qui attendent Alain Berset au Département fédéral de l’intérieur, et sur la politique migratoire, en main de Simonetta Sommaruga.
En cas de défaite, vous vous exposez à affaiblir le PS.
Oui, une défaite affaiblirait le PS, mais aussi le canton de Fribourg. C’est pourquoi nous allons jeter toutes nos forces dans la campagne, qui s’annonce beaucoup plus difficile que ce qui se dit. D’autant que les libéraux-radicaux semblent annoncer une personnalité d’envergure…
Jacques Bourgeois, soyons clairs!
C’est au PLR de le décider, nous verrons bien.
Le PCS réfléchit à lancer un candidat. Le maraîcher Francis Fasel a déjà annoncé qu’il sera de la partie. La gauche fribourgeoise risque de partir divisée.
Nous avons fait d’assez bonnes expériences cet automne en présentant une liste unie pour l’élection au Conseil d’Etat, ce qui nous a permis de décrocher un troisième siège. La leçon est assez claire: la gauche doit se regrouper. J’espère que tous auront la sagesse de le voir ainsi.
Dans le même temps, à Fribourg, PDC et PLR se rapprochent, comme on l’a vu lors du deuxième tour au Conseil d’Etat.
Il serait peu compréhensible de voir le PDCet le PLR s’unir à Fribourg alors même que les animosités entre eux n’ont jamais été aussi vives à Berne. Les dernières élections aux Etats ont vu, dans plusieurs cantons alémaniques, des candidats PLR attaquer des PDC. Cela a laissé des traces. Sans compter que lors des élections au Conseil fédéral, les radicaux avaient décidé de se transformer en satellites de l’UDC, dont ils défendaient le deuxième siège, alors que le PDC soutenait le statu quo et la réélection d’Eveline Widmer-Schlumpf.
Pour la première fois de votre carrière, vous courez le risque de la défaite.
La campagne va être difficile. Il va donc falloir s’engager et mobiliser. Je suis conscient des risques, mais en politique, il faut défendre ce qu’on croit juste, pour soi et son canton.
D’autres ont tenté le cumul
Un mandat de conseiller aux Etats est-il compatible avec la présidence d’un parti politique? Avant Christian Levrat (s’il est élu), d’autres ont cumulé les deux fonctions. Y compris au Parti socialiste, avec la Genevoise Christiane Brunner (2000-2004), qui s’est acquittée avec succès de cette double tâche. Au Parti radical, les courts règnes de la Vaudoise Christiane Langenberger (présidente entre 2003 et 2004, elle fut poussée vers la sortie) et du Zougois Rolf Schweiger (son successeur, qui jeta l’éponge après sept mois à la suite d’un épuisement nerveux) s’avérèrent moins concluants.
Au Parti démocrate-chrétien (PDC), le sénateur Carlo Schmid (1992-1994) a cédé la présidence au sénateur fribourgeois Anton Cottier (1994-1997). Plus récemment, Philipp Stähelin (2001-2004) était en poste quand le PDC perdit son second siège au Conseil fédéral en 2003. Mais c’est un UDC, le Thurgovien Hans Uhlmann, qui assuma le plus long double mandat (1988-1996) de l’histoire politique récente. C’était cependant un temps où la charge de travail d’un sénateur et les attentes par rapport aux présidents de partis étaient moindres qu’aujourd’hui.
propos recueillis par Sébastien julan et serge gumy
